L’île grecque de Lesbos est devenue une impasse explosive

lundi 04 juin 2018

« Les gens se sentent abandonnés ici. De fait, ils le sont vraiment », estime le chrétien évangélique Yann Larrieu à Mytilène, la capitale de l'île de Lesbos. Reportage sur place.

Il n’est pas midi et la chaleur est déjà moite. Première porte d’entrée en Europe lors du grand exode de 2015 et 2016, Lesbos continue d’enregistrer quotidiennement des dizaines de nouvelles arrivées. A mi-mai, soixante à septante migrants continuaient de débarquer chaque jour sur cette île déjà saturée, où l’administration traite les demandes d’asile au compte-goutte. L’atmosphère y est devenue explosive. Le plus grand camp de cette île grecque, l’ancienne base militaire de Moria, débordait déjà lors de notre venue en octobre dernier avec 5'000 migrants pour une capacité initiale de 2'000. Il en compte aujourd’hui quelque 7'000. Sur l’un de ses côtés, au-delà des grillages et barbelés qui le délimitent, de nouvelles tentes continuent de se dresser dans les oliviers. Le Bernois Fabian Bracher de l’association One Happy Family (voir encadré) explique que dans cette partie anarchique du camp, il n’y a pas d’eau, pas d’électricité. « Davantage de gens habitent aujourd’hui ici que dans le camp officiel », indique-t-il, en faisant attention aux militaires qui, arme en mains, patrouillent près des grilles d’entrée. Les sanitaires sont dans un état tel que les migrants préfèrent faire leurs besoins « dans la brousse », indique pour sa part Roudy, du Congo RDC, qui a vécu là un mois à son arrivée. Pour éviter de se rendre aux toilettes et parce qu’elles ont peur de s’y faire agresser et violer, plusieurs femmes portent des couches. Yasser et Djalila, un couple syrien et leurs huit enfants sont arrivés là il y a 15 jours, après avoir quitté leur village bombardé près d’Alep. On enlève ses chaussures avant de pénétrer sous leur maison de toile. Les enfants toussent. Le père de famille, la mine sombre, dit qu’ils souffrent aussi de diarrhée. « Nous sommes partis pour assurer une éducation à nos enfants. Nous sommes choqués des conditions de vie dans ce camp d’hébergement. Pour l’heure, nous sommes vraiment déboussolés. »

La situation se péjore

Des chiffres officiels du ministère grec de l’Intérieur ont fait état début mai de la présence de 9'000 migrants et réfugiés sur cette île de 86'000 habitants, séparée d’une dizaine de kilomètres des côtes turques. Plus de 75% de ces migrants viennent de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan. Ces exilés sont en principe voués à être renvoyés en Turquie, selon les termes de l’accord conclu entre l’UE et Ankara en mars 2016. Pour retarder ou éviter leur renvoi, la plupart demande l’asile à la Grèce, une procédure qui peut prendre de longs mois. Depuis le printemps 2016, moins de 2'000 ont été renvoyés. « La situation est plus précaire qu’avant, déclare Yann Larrieu, un chrétien évangélique de la petite ONG I58 (voir encadré). En 2015, la situation était bien meilleure. Les gens se sentent et sont aujourd’hui véritablement abandonnés sur ces îles. Et pas seulement les migrants ; les Grecs et les humanitaires aussi. Il faut être clair : soit on rejette tous les migrants à la mer, soit on les accueille, mais bien. Il faut choisir. Certains sont à Lesbos depuis 18 mois, voire davantage. Et les nouveaux arrivants sont mal perçus. Personne n’en veut. » Au niveau socio-économique, la Grèce est encore en crise ; au niveau religieux, elle a été colonisée par l’Empire ottoman pendant des siècles et la peur de l’islam est encore palpable, égrène-t-il ; et puis Athènes a longtemps cherché à prouver qu’elle était Occidentale. Donc elle vit douloureusement cet afflux migratoire sur la durée, une douleur récupérée actuellement par l’extrême droite comme aussi par une droite religieuse conservatrice.

Emeutes

Fin avril, des troubles ont opposé le groupement patriotique de Mytilène et des Grecs pro-migrants sur la place principale de la ville, la place Sappho. « La population se polarise de plus en plus, explique une employée d’hôtel : vous avez toujours plus de personnes intransigeantes de droite et de plus en plus de personnes qui viennent en aide aux migrants. » Fabian Bracher était présent lors des émeutes, les premières de cette ampleur sur l’île. « Des Afghans étaient venus occuper la place en signe de protestation, après le décès d’un de leurs compatriotes qui n’avait pas pu recevoir le traitement médical nécessaire dans le camp de Moria, raconte-t-il. Des personnes d’extrême droite sont venues et ont commencé à leur jeter des pierres, alors qu’il y avait des femmes et des enfants parmi eux. Puis ils ont mis le feu à de grandes poubelles sur roues et les ont envoyées contre les migrants. Je n’avais jamais vécu quelque chose de similaire. La haine qui s’est alors manifestée m’a traumatisé ! » Même écho auprès d’Agnès Matrahji, une Française d’origine qui vit depuis une vingtaine d’années à Lesbos et qui est encore choquée par ces derniers événements : « Pour la première fois, j’ai vu une maman avec ses enfants de 7 ans à 11 ans jeter des pierres sur des Afghans. Lorsque des policiers sont venus avec de l’eau pour faire partir les migrants, un réfugié a enlevé son t-shirt et dit : « Vous voulez nettoyer la place ? Je vais le faire avec mon t-shirt, mais dites-moi : c’est moi que vous voulez nettoyer, n’est-ce pas ? » Le lendemain, il recevait des cailloux d’un enfant d’ici, de Lesbos ! Cela, jamais nous ne l’avions vécu ! »

Gabrielle Desarzens

Une émission Hautes Fréquences

Une émission Babel

Cet article est paru dans les colonnes de 24 Heures dans son édition du 2-3 juin. Un article plus spécifique sur Yann Larrieu paraitra dans le prochain journal Vivre.

  • Encadré 1:

    Un lieu de détention

    La chose semble a priori incongrue dans un centre d’accueil, mais le camp de Moria renferme une prison. « Moria, il faut le comprendre, est avant tout un camp militaire, dit le mennonite Yann Larrieu. Il y règne une atmosphère martiale. On n’y entre d’ailleurs pas sans autorisation. Et dans un camp militaire, il y a une prison. Plusieurs migrants vont directement du bateau qui les amène à Lesbos jusque dans ce lieu de détention. C’est notamment le cas quand leur nationalité n’est pas considérée comme problématique. Il s’agit par exemple de Pakistanais, de Nigériens, d’Egyptiens, d’Algériens, de Marocains… Bien sûr, il y a aussi des criminels qui ont volé, frappé un officier, violé. »

    Yann estime les personnes détenues dans ces containers blancs entourés de fils de fer barbelé à une centaine en moyenne. « Vous pouvez avoir 20 personnes par container. Les conditions y sont pires que partout ailleurs dans le camp. Il n’y a pas de toilettes à l’intérieur. Pas de promenade possible. La détention peut durer plusieurs mois. Un Irakien de Mossoul y est resté au moins un an. Il n’était même plus dans les fichiers. On avait oublié qu’il était là. » Lui et sa femme, Hannah, visitent une fois par semaine ces personnes en détention et rétention. Ce qui motive ce couple dans ce travail ? « Sans vouloir entrer dans un débat théologique, je vis ces moments de façon eucharistique, déclare Yann. On arrive, et on a des rangées de personnes devant nous auxquelles on donne, l’une après l’autre, du gâteau, du café, du gâteau, du café… Et pour moi, c’est vraiment un service de communion. Il y a un regard, on se parle, je prononce le nom de la personne quand je le peux et je dis : « Que Dieu te bénisse », en arabe, en français, en farsi. C’est le travail le plus profond que je n’aie jamais effectué. »

    G.D.

  • Encadré 2:

    Un lieu de vie

    Le centre de jour communautaire One Happy Family accueille le 10% des migrants de l’île, estime Fabian Bracher. Récemment, en plus des bâtiments roses à l’entrée où se donnent des cours de langue, de celui qui sert de café ou du baraquement où se distribue des vêtements, une place de jeux pour les enfants est venue égayer les lieux, avec toboggan, bac à sable et pont suspendu. Plus loin, un potager est sorti de terre.

    Ce jour-là, il y a foule devant le coiffeur, où un Afghan et un Congolais s’activent. Fabian a pris rendez-vous. Il règle le service moyennant trois « Swiss drachma », cette monnaie fictive qu’il a mise en circulation dans ce centre et qui permet aux migrants de choisir des activités. One Happy Family, ouvert en mars 2017, continue ainsi à être un lieu organisé pour et avec des migrants. Avec des repas chauds, des espaces de repos. Un lieu de vie.

    G.D.

    One Happy Family

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