Jean Ziegler: « Il existe une fraternité de la nuit entre les hommes »

(réd.) lundi 06 avril 2020

Quid du covid-19 dans les camps de migrants ? Ceux-ci y vivent entassés, comme à Lesbos, où le sociologue Jean Ziegler s’est rendu pour dénoncer les conditions indignes qui y règnent1. Et pourtant, même si la pandémie menace dans ces lieux où la promiscuité est un euphémisme, l’ancien rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation croit que l’Histoire a un sens. Et qu’il existe ce qu’il appelle « une mystérieuse fraternité de la nuit entre les hommes ». Il était au micro de Gabrielle Desarzens dimanche 5 avril dans Babel.

Sur Lesbos, la plus grande des îles grecques de la mer Egée, l’Europe a enfermé derrière des barbelés des dizaines de milliers d’êtres humains, estime Jean Ziegler. Ils y vivent dans des conditions sanitaires et nutritionnelles effroyables. Il y a là un crime contre l’humanité qui est commis, dénonce-t-il. « Mais la fraternité de la nuit se manifeste dans cette misère épouvantable. C’est-à-dire que, de façon non visible, il y a des militants, des militantes, des ONG et même des Eglises qui sont sur place et qui partagent leur quotidien. Qui essaient comme ils peuvent d’apporter un tout petit peu d’espoir et d’amour. Comme notamment auprès d’enfants non accompagnés qui s’automutilent avec des couteaux, et qui font des tentatives répétées de suicide. »

« Il faut détruire les hot spots »

Pour le sociologue, le véritable sujet de l’Histoire est cette fraternité humaine qui n’est a priori pas visible, mais qui œuvre pourtant concrètement. « Sur les terrains les plus sensibles, il y a toujours des personnes qui considèrent à juste titre que l’être humain n’existe que dans la relation. Et que ce qui constitue l’homme, c’est sa capacité de solidarité, de réciprocité, de complémentarité. » Le coronavirus a en attendant touché le camp de Moria, l’ancien camp militaire transformé en centre d’accueil pour réfugiés à Lesbos. « C’est la conséquence d’une politique concrète de Bruxelles qui doit être brisée de toute urgence, commente Jean Ziegler. C’est aujourd’hui une exigence presque égoïste si l’on ne veut pas que la pandémie se renforce et se répande à grande échelle à partir des camps. Il faut absolument détruire les hot spots de la mer Egée et transférer les réfugiés dans des lieux salubres. » Et notre homme d’affirmer que l’Histoire a un sens : « Nous allons vers l’humanisation de l’homme », prophétise-t-il.

« Aime ton prochain ! »

Interpellé sur son ancrage chrétien, il s’approprie les mots de Victor Hugo et dit volontiers détester toutes les Eglises, aimer les hommes et croire en Dieu : « Dieu me semble une évidence absolue. Il y a tant d’amour qui se manifeste. Il vient bien de quelque part ! Regardez maintenant, les soignants, les femmes de ménage qui mettent leur vie très concrètement en jeu, car ils risquent d’être infectés à n’importe quel moment : c’est aussi ça la fraternité de la nuit ! » Celui qui se définit comme un matérialiste dit enfin apprécier l’Evangile, notamment quand le Christ dit d’aimer son prochain. « Le prochain, c’est quelqu’un, cela n’a rien d’universel. Cela signifie celui qui est devant toi, que tu rencontres. Et que s’il a besoin de quelque chose, tu es appelé à y répondre. C’est très concret. »

(Réd.)

1 Lesbos, la honte de l’Europe, Editions du Seuil : 2020.

Une émission à écouter

Publicité

eglisesfree.ch

LAFREE.INFO

  • Pour aller plus loin face à la crise écologique

    Ven 16 avril 2021

    Les éditions Je Sème de la FREE viennent de rééditer un « classique » de la réflexion biblique et théologique évangélique en lien avec la crise écologique que nous traversons. Le livre de Dave Bookless « Dieu, l’écologie et moi », à nouveau disponible, est l'occasion de présenter quelques contributions marquantes, personnelles et livresques, autour de ce thème en lien avec les milieux évangéliques. Il y a de quoi lire, écouter et voir!

  • « Tu seras un homme, mon fils ! »

    Jeu 15 avril 2021

    Des soirées ou des virées entre hommes : la formule fait de plus en plus parler d’elle, notamment dans les sphères confessionnelles. Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’y dit et s’y partage ? Alexandre Oehen, membre de l’église CityLife à Vevey, organise des « soirées feu » depuis 2018. Gabrielle Desarzens s’est invitée à la dernière et en fait l’objet d’un reportage pour Hautes Fréquences dimanche 18 avril à 19h sur RTS La Première.

  • FREE COLLEGE le 29 mai 2021 : « Des personnes homosexuelles dans l’Eglise » (date confirmée)

    Jeu 15 avril 2021

    La question de l’accompagnement des personnes homosexuelles dans les Eglises évangéliques fait débat dans l’espace public et dans les Eglises elles-mêmes. Au vu des indications de la Confédération tombées cette semaine, c'est bien le 29 mai prochain que le FREE COLLEGE, la formation d’adultes de la FREE, abordera ce thème. Proposition : se mettre à l’écoute de ce que la Bible dit, mais aussi de témoins qui, ces dernières années, ont cheminé en lien avec des pasteurs et des accompagnants évangéliques. Cette session a été remise à plus tard deux fois à cause des contraintes liées au covid-19.

  • Et si votre Eglise était« mosaïque »

    Ven 09 avril 2021

    Dans un livre intitulé « Mission Mosaikkirche » (« Mission Eglises mosaïques »), le pasteur Stephen Beck relate ses expériences dans des Eglises bien implantées dans leur culture, mais largement ouvertes aux migrants et aux étrangers, ainsi qu’à leurs cultures respectives. Un enrichissement pour nos Eglises !

Instagram

Suivez-nous sur les réseaux sociaux !