Dans les relations entre chrétiens et musulmans, l’équilibre est plus que jamais de mise

vendredi 20 avril 2007

Pas de semaine sans que la religion musulmane passe dans la tourmente médiatique. Que ce soit avec la construction de minarets en Suisse, le port de signes religieux distinctifs, le mariage forcé, l’islamisme radical, la « guerre contre la terreur »... Du 27 au 29 avril, un théologien chrétien libanais, Martin Accad, viendra en Suisse romande pour donner une série de conférences et une journée de formation autour du thème : « Musulmans et chrétiens : des pistes pour mieux vivre ensemble ». Voici un premier texte du doyen académique du Séminaire théologique baptiste de Beyrouth, l’occasion de s’immerger dans sa pensée et de se préparer à ces rencontres.

En 1996, Samuel Huntington, professeur en sciences politiques à l’Université de Harvard, a publié un livre qui est devenu un best-seller: « Le Choc des civilisations » (1). Certains ont salué dans ce livre l’analyse la plus pertinente des événements mondiaux contemporains. D’autres l’ont démoli en le traitant de théorie simpliste qui réduit notre monde à la dimension d’une place de jeux pour enfants, sur laquelle les peuples ne sont pas capables de vivre ensemble à cause de la profondeur de leurs différences culturelles. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir au sujet de ce livre influent, Huntington a dépeint l’émergence d’une ère post-Guerre froide dans laquelle le monde n’est plus divisé en deux blocs comme cela était le cas au temps du communisme, mais en six ou sept blocs, qui se meuvent inévitablement vers un conflit. Il a mis en évidence l’importance des religions dans ce conflit mondial. Il a aussi mis en avant, de manière très controversée, le fait que l’islam est la religion principale contre laquelle non seulement l’Occident en général, mais aussi les Etats-Unis ont à lutter. Il a basé son analyse sur l’observation qu’actuellement, sur l’ensemble de la planète, de nombreuses guerres et de nombreux conflits impliquent l’islam. Huntington a écrit son livre cinq ans avant le 11 septembre 2001, un événement qui a amené l’islam au centre de la scène internationale, avant que la politique mondiale ne commence à identifier l’islam comme l’une des composantes de base du terrorisme planétaire et avant qu’il ne devienne la cible principale de la « guerre contre la terreur ».
Ces développements dans les domaines de la théorie politique et des événements mondiaux ont conduit partout dans le monde à une perception de l’islam largement polarisée, y compris dans les Eglises. Une information correcte est donc cruciale. Les chrétiens ne peuvent pas éviter de se sentir concernés au milieu des désastres humanitaires qui ont envahi notre monde. Ceux-ci sont le résultat de guerres à large échelle, ces dernières années et ces dernières décennies.

L’islam dans la balance
Mais qu’est donc que l’islam? Comment le comprenons-nous? Comment se faire une opinion entre des discours extrêmement divergents? Faut-il le percevoir comme « une religion de paix et de tolérance », sans rapport avec les actes de terrorisme qui lui sont associés? Que faire de l’accusation qui « démonise » l’islam et place cette religion au cœur d’un « axe du mal » qui menace de détruire nos sociétés modernes?
Laissez-moi commencer par dire que l’islam est une réalité extrêmement complexe. En tant que chrétiens évangéliques, nous avons tendance à considérer la religion comme une affaire privée, comme un choix personnel qui nous guide dans notre relation à Dieu, dans notre quête du salut et de la vie éternelle. A partir de là et au travers d’un processus de projection, nous assumons que l’islam obéit aux mêmes règles. Par conséquent, si l’islam conduit certains musulmans à la violence, c’est parce que c’est une religion violente et intolérante. De leur côté, les musulmans procèdent de la même manière dans leur tentative de comprendre le christianisme. Ils comprennent l’islam comme un système total, impliquant non seulement leur propre personne, mais aussi un système juridique et politique, des structures sociales, un cadre éthique, des relations familiales, une langue, une culture, et bien plus. Ils ont par conséquent tendance à percevoir tout ce qui vient de l’ « Occident chrétien » comme le reflet du christianisme perçu comme un tout. Cela inclut des facteurs aussi divers et étrangers au christianisme (de notre point de vue) que la morale que véhicule l’industrie du film d’Hollywood, et que les agressions guerrières des nations occidentales (dites « chrétiennes ») à l’endroit des peuples arabes. Associer islam à terrorisme est aussi repoussant pour les musulmans que d’associer Hollywood ou la guerre à la foi chrétienne pour nous, chrétiens.

Abandonner une approche simpliste
Bien que nous soyons limités dans notre capacité à changer la perception que les autres ont de nous, il est néanmoins de notre devoir et de notre responsabilité de rechercher une compréhension des autres qui soit vraie, équitable et honnête, dans un effort de les rencontrer en tant que témoins de l’exemple et de l’enseignement de Jésus-Christ. Alors comment faut-il comprendre l’islam? Premièrement je suggérerais que nous abandonnions une approche simpliste, encouragée sans que cela nous soit très utile par nos politiciens, les médias et même malheureusement par certains de nos responsables religieux évangéliques. Ces voix voudraient que nous choisissions entre considérer l’islam comme une religion pacifique ou comme une religion violente. La réalité est en fait que la complexité de l’islam est le reflet de la nature complexe du Coran, le livre saint qui a guidé les peuples islamiques au travers de l’histoire et jusqu’à ce jour. Cette nature complexe du Coran est elle-même le reflet de la complexité de la vie du prophète de l’islam. Il est important de relever que la vie de Mohammed et celle de la communauté des premiers musulmans sont devenues un paradigme dans lequel se sont réfugiés les musulmans de tous les temps et à toutes les époques.
La vie de Mohammed comporte deux périodes distinctes, reconnues par les musulmans eux-mêmes et séparées par le dramatique événement de l’hégire. La « migration » de Mohammed et de ses premiers disciples de la Mecque à Médine (deux villes de la Péninsule arabique) eut lieu suite aux persécutions infligées aux nouveaux croyants par la tribu même de Mohammed, une tribu de polythéistes qui régnait sur la Mecque. A Médine, la ville qui hébergea la « nouvelle communauté », son nouveau message trouva un environnement beaucoup plus favorable. Mais, c’est aussi à Médine que les tribus juives qui régnaient sur la ville ont commencé à réaliser la menace que la nouvelle religion constituait pour leur autorité bien établie. Durant la période à la Mecque, Mohammed se percevait comme un messager de Dieu et s’appliquait à proclamer un message de repentance et de « soumission » (le sens littéral du mot « islam ») des Arabes polythéistes au Dieu unique d’Abraham. Durant la période médinoise, Mohammed devient toutefois petit à petit le responsable d’un groupe grandissant de disciples qui ont besoin d’un leadership politique.

La Mecque et Médine : 2 contextes et 2 messages
Dans le Coran, la période à la Mecque déploie un message assez optimiste, dans la ligne de la tradition judéo-chrétienne. Mohammed espère que les juifs et les chrétiens reconnaîtront son message comme authentique, un message qui refond à la base leur propre foi dans un langage arabe clair, approprié à ses compatriotes. Pour la période à Médine, et plus spécifiquement la fin de la période médinoise, le Coran exprime la déception de Mohammed, suite au rejet judéo-chrétien de sa prédication. De plus, le rejet plus agressif de la communauté musulmane primitive par les tribus juives régnant à Médine provoque une réaction violente, qui conduit à des actes de violence contre les juifs de Médine. La communauté musulmane primitive, avec son approche pragmatique et tribale de la vie, ne veut à aucun moment séparer le nouveau message « divin » qu’elle a été appelée à suivre, des nouvelles réalités communautaires et sociales dans lesquelles elle est en train de s’organiser. Par conséquent, très rapidement, la communauté islamique développe un système de préceptes juridiques auxquels tous les disciples de l’islam doivent se soumettre, comme s’il s’agissait d’une loi.
Si nous saisissons que la vie de Mohammed et celle de la première communauté musulmane doivent être suivies et imitées par tous les musulmans de tous les temps comme un paradigme, on peut commencer à comprendre pourquoi les responsables musulmans modérés de l’Orient et de l’Occident peuvent déclarer que leur religion est modérée et pacifique et que Ben Laden affirme, dans le même temps, que sa religion appelle tous les « vrais musulmans » au djihad contre l’Occident croisé et apostat. En fait, les musulmans qu’ils soient modérés ou radicaux sont tous les héritiers de l’islam qui tire son inspiration et son énergie d’un Coran complexe. Chaque côté tient un discours très différent, s’il est inspiré par les sections du Coran en rapport avec la Mecque ou en rapport avec Médine.

Les conséquences dans la perception de l’islam
Beaucoup de non-musulmans aujourd’hui ont été très sélectifs dans leur approche de l’islam, autant que les musulmans l’ont été en se définissant eux-mêmes aux yeux du monde. Si leur agenda consiste à mettre en avant un islam modéré ou radical, ces porte-parole dépeignent un islam qui vient soit de Médine, soit de la Mecque. Les responsables radicaux, qu’ils soient chrétiens ou laïcs, ont soutenu que l’islam était totalement violent, « terroriste » et « mauvais », qu’il était la source des conflits mondiaux actuels. Sur cette base, ils cherchent à éliminer définitivement l’islam radical au travers d’une « guerre contre la terreur ». Des chrétiens plus libéraux (dans un sens politique et non pas théologique) ainsi que des responsables politiques mettent en avant le fait que l’islam est une religion pacifique et que la violence est perpétrée uniquement par ceux qui, se déclarant musulmans, ont perverti l’islam véritable pour des motifs politiques ultérieurs. Ceux qui accusent l’islam d’être par essence violent avancent que la période à la Mecque, plus pacifique dans le Coran, a été entièrement remplacée par une période médinoise violente, à cause du principe musulman de l’abrogation (« al-nâsikh wa al-mansûkh »). Selon celui-ci, les versets plus tardifs remplacent les plus anciens qui sont en apparente contradiction avec les plus récents. Par conséquent, l’islam authentique est un « islam médinois », radical et violent. Ces gens, en fait, ignorent la lecture plus modérée du Coran effectuée par les musulmans modérés qui relèvent que les versets médinois violents ne sont pas universels, mais limités dans le temps et dans l’histoire à cause d’un autre principe appelé « les raisons de la révélation » (« asbâb al-nuzûl »). Ils déclarent que l’action violente, qui était requise de la communauté primitive musulmane à Médine afin de permettre à l’islam naissant de survivre contre ceux qui voulaient le détruire, n’autorise pas l’usage de la violence chez les musulmans en tant que principe universel. Cette position avance que l’islam authentique est par conséquent l’islam de la Mecque, qui est modéré et tolérant.

Une approche équilibrée des relations entre chrétiens et musulmans
Quel est donc notre rôle en tant que chrétiens, lorsque nous approchons cette réalité complexe qu’est l’islam? Les deux positions mentionnées ci-dessus, poussées à l’extrême, continueront de ne servir à rien dans notre tentative d’encourager la compréhension entre chrétiens et musulmans, entre laïcs et musulmans ainsi qu’entre Orient et Occident. Pour faire court, si l’islam contient vraiment un potentiel de violence, alors il n’y a pas de raison d’ignorer cette réalité. De même, si l’islam contient vraiment un potentiel de paix, il serait suicidaire d’ignorer cela. Ce qui est frustrant, c’est que les guerres actuelles qui causent d’immenses souffrances parmi les peuples du Moyen-Orient, ne font rien pour encourager une expression modérée de l’islam. Au contraire, « la guerre contre la terreur » qui vise clairement les peuples du Moyen-Orient à majorité musulmane, exacerbe le radicalisme, conduit plus de musulmans à prendre les armes et malheureusement empêche des responsables musulmans plus modérés de soutenir ce qu’ils croient être l’islam authentique. En fait si les modérés sortaient du bois, ils seraient immédiatement perçus par leurs propres peuples comme pro-occidentaux et pro-sionistes.
En tant que chrétiens arabes, nous avons un rôle-clé à jouer au Moyen-Orient. Nous pouvons nous tenir aux côtés de nos amis musulmans modérés et rester en dialogue constant avec eux. Nous pouvons encourager les leaders politiques modérés à défier les voix dans l’islam qui appellent à la vengeance et à la violence au nom de l’islam et nous engager dans un dialogue continu, constructif au plan théologique, social et politique. D’un autre côté, les chrétiens occidentaux ont aussi un rôle-clé à jouer dans les conflits actuels au Moyen-Orient et dans les conflits mondiaux. Ils peuvent chercher plus intensément à comprendre la complexité et la diversité au sein de l’islam et essayer de l’expliquer à leurs propres dirigeants. Ils peuvent aussi appeler à une approche plus humaine de ces conflits du côté des nations occidentales. Ce faisant, les chrétiens en Occident contribueront non seulement à sauver notre monde du désastre, mais ils montreront aussi leur solidarité avec leurs frères et sœurs chrétiens au Moyen-Orient. Mis de plus en plus sous pression par les gouvernements musulmans et par leurs dirigeants, les chrétiens du Moyen-Orient sont souvent perçus comme pro-occidentaux et indifférents à la cause des pays arabes.
Notre monde, aujourd’hui, ne peut pas se permettre d’ignorer le dialogue interreligieux et interculturel. Le dialogue, comme outil-clé dans la résolution des conflits, a besoin que nous commencions par nous éloigner de cette vision simpliste qui divise le monde en héros et en bandits, en bons et en méchants. Réduire la compréhension d’autrui, perçu comme un « ennemi », à une caricature ne permettra en rien de résoudre les tensions. Nous avons plutôt besoin de mettre un visage humain sur une vision caricaturale de l’islam et, ce faisant, de présenter aux musulmans un visage humain du christianisme.
Je vous suggère trois démarches simples. Qui que ce soit parmi nous peut les faire siennes, que nous vivions en Orient ou en Occident. Nous pourrons, en tant qu’individus ou même en tant qu’Eglises, contribuer ainsi au salut d’un monde au bord du désastre:

1) S’engager dans les relations
Nous pensons souvent aux relations entre chrétiens et musulmans dans le contexte d’un événement organisé et officiel, mis en scène sous forme de débat ou d’échange. C’est typique d’une conception intellectuelle des sujets religieux, qui réduit les relations interreligieuses à un exercice rationnel. J’ai appris que s’engager dans une relation personnelle avec des musulmans est un chemin bien plus fertile. Immédiatement, on met un visage humain sur une réalité souvent perçue de manière abstraite. La relation détruit rapidement les murs de crainte qui sont d’habitude érigés et maintenus par une ignorance mutuelle.

2) Etre candide
Il n’y a rien de plus méprisable pour une personne dont la foi est sincère que de transiger sur ses convictions personnelles pour faire plaisir à autrui. Le dialogue interreligieux a trop souvent été réduit à l’acceptation magnanime de tous les éléments du système de croyance d’une autre personne, au nom de l’ouverture d’esprit. Je me rappelle un chant de ma jeunesse plus radicale qui disait : « Tu es si ouvert d’esprit que ton cerveau prend l’eau ! » J’ai aussi appris que des compromis excessifs dans les relations n’invitent pas au respect, et ce particulièrement dans les relations interreligieuses. Les musulmans avec qui vous aurez envie de parler de la foi auront beaucoup plus de respect pour une personne à la foi sincère que pour quelqu’un qui leur dira ce qu’il pense qu’ils ont envie d’entendre. J’ai expérimenté cela plusieurs fois personnellement et j’ai entendu le même propos de la bouche de beaucoup de ceux qui ont à cœur de s’engager dans des relations interreligieuses porteuses de sens. Plus un musulman est radical, plus il sera important devant lui que vous soyez candide au sujet de qui vous êtes et de ce que vous croyez.

3) Soyez curieux
C’est là ma troisième recommandation, parce que vous n’avez pas besoin d’attendre d’avoir tout compris d’un point de vue intellectuel pour entrer dans un dialogue avec un musulman. La curiosité commence à un niveau personnel. Vous apprendrez beaucoup plus de choses sur l’islam en parlant à des musulmans et en leur posant des questions sur leur foi qu’en lisant des livres à leur sujet. Dans la relation, il n’y a pas de sujet tabou. Il est clair aussi qu’il y va de notre responsabilité de nous informer sur l’islam au travers d’écrits équilibrés sur le sujet. Pour ce faire, il est conseillé d’éviter ces livres qui, très rapidement, révèlent leurs orientations préconçues au travers de titres agressifs. Malheureusement des écrits de ce type sont aujourd’hui nombreux sur les rayons des librairies chrétiennes.

Un appel final
Le futur de notre monde dépendra, dans une large mesure, de notre capacité à progresser au travers de toutes les voix contradictoires et de tous les messages auxquels nous sommes continuellement confrontés. L’Eglise dans le monde entier porte une responsabilité qui n’est pas des moindres en aidant à former les réalités de demain, à la fois à l’intérieur de l’Eglise et à l’extérieur. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à nous engager activement dans le monde. Nous devons nous comporter et agir aussi fidèlement que possible en accord avec les motivations de l’appel sans équivoque de l’Evangile à la réconciliation et à la justice.

Martin Accad

Traduction : Sylvie et Serge Carrel

Note :
1. Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000.

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