Plébiscite du mariage pour tous par les réformés suisses : une rupture de communion

Serge Carrel vendredi 08 novembre 2019 icon-comments 13

La décision a été largement diffusée. Les réformés de Suisse soutiennent dorénavant publiquement le mariage civil pour les couples de même sexe. Quel impact une telle décision doit-elle avoir sur les évangéliques ? Le journaliste et pasteur Serge Carrel risque quelques pistes. A titre personnel !

Mardi dernier à Berne, les délégués de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) ont affirmé par 45 voix contre 10 et 4 abstentions leur soutien au mariage pour tous au plan civil. Après des mois de discussions et de débats vifs, cette prise de position, avant même l’adoption par le peuple suisse de cette évolution majeure du droit du mariage, laisse pantois l’évangélique que je suis.

Faut-il faire comme si de rien n’était et afficher un dos rond en attendant que cela passe ? Importe-t-il de se réfugier dans nos chapelles et d’y prêcher que les temps sont mauvais et que nous sommes le petit reste fidèle dans une société déchristianisée ?

La rupture est majeure !

Une chose est sûre : la rupture opérée par la FEPS, la future Eglise évangélique réformée de Suisse, est majeure en christianisme et en protestantisme, tant du point de vue de la conception de l’autorité de la Bible que de la manière de faire de l’éthique protestante.

Cette décision rompt avec quasi deux millénaires de discours chrétiens sur le couple et la conjugalité (1). Elle coupe aussi avec nombre d’Eglises attachées à une vision classique du couple et du mariage. Le libéralisme théologique de la grande partie des élites réformées a triomphé !

Dans ce contexte, est-il possible de continuer à être en lien de la même manière que par le passé avec l’Eglise réformée suisse qui joue les thuriféraires des évolutions de notre société ?

Pas de semaine de l’unité avec les réformés en 2020 ?

Pour être cohérents avec nos convictions, il faut admettre au minimum que nous passons par une crise majeure dans nos relations intraprotestantes. La communion « bon enfant », qui se manifeste notamment par les rencontres de la semaine de l’unité des chrétiens en janvier, auxquelles participent nombre de nos Eglises, est ébranlée. Au point de poser franchement la question : nos Eglises doivent-elles poursuivre dans la même direction avec les réformés ? Ne faudrait-il pas marquer en 2020 ce « coup de couteau » majeur porté à notre communion ?

Un plaidoyer pour la séparation Eglises-Etat ?

Par ailleurs au vu des difficultés dans lesquelles les évangéliques vont être propulsés ces prochaines années en conservant une éthique conservatrice du couple et de la famille, ne devrions-nous pas plaider résolument pour l’égalité de traitements entre les religions de notre pays ? Militer franchement pour un système de séparation Eglises-Etat, tel qu’il prévaut à Genève et Neuchâtel, les deux cantons où – comme par hasard ! – l’Eglise réformée n’a pas encore statué sur le mariage pour tous ? La diversité des points de vue des Eglises ne serait-elle pas alors davantage reconnue ?

Serge Carrel
Journaliste, responsable de lafree.info
 
Note
1 Il est intéressant de relire la note sur l’homosexualité du livre d’Eric Fuchs « Le désir et la tendresse » (Genève, Labor et Fides, 1979, p. 211). Ce ténor de l’éthique protestante francophone des années 80 et 90 se faisait encore là l’avocat d’une conception où l’homosexualité était perçue comme : « Le refus de l’altérité de Dieu et le refus de l’altérité d’autrui » (p. 213). En faire un élément du projet créationnel du Dieu biblique, comme l’a affirmé le président de la FEPS, le pasteur Gottfried Locher, témoigne de l’ampleur du retournement opéré et de la perte de la Bible dans la manière d’élaborer une réflexion éthique chez les réformés suisses.

13 réactions

  • Yann Morvant Dr en Théologie Réformée. Nouveau Testament vendredi, 08 novembre 2019 09:29

    La faute systématique est grossière. Prétendre invoquer l'ordre du Salut apporté par le Christ pour remettre en question l'ordre de la création est une offense à la Trinité et aux relations qui la régissent. Jamais Jésus n'a remis en question l'ordre de la création du Père. Au contraire, il l'a à maintes reprises défendu (cf. par exemple Matthieu 19). En bonne logique systématique, l'ordre du Salut est ordonné à l'ordre de la Création. Et non l'inverse.

  • Henri Bacher vendredi, 08 novembre 2019 10:08

    Très courageux comme article. Merci.

  • Cornelia Filiosa vendredi, 08 novembre 2019 18:06

    Très bonne réflexion de Monsieur Serge Carrel.
    Si - comme le déclare Monsieur G. LOCHER - l’homosexualité faisait partie de l’intention créationelle de Dieu (du moment qu’elle existe) il serait alors logique pour l’église d’approuver son expression dans le couple homosexuel. Mais la Bible ne dit cela nulle part ! Préconiser « par gain de paix » le mariage homosexuel (mariage civil en attendant l’obligation de le bénir religieusement) revient à dire que Dieu est l’auteur du mal qu’il dénonce lui-même ! Là on a franchement dépassé les bornes. Beaucoup d’églises locales pourraient se diviser. Toutefois, les membres des églises de la FEPS ne vont certainement pas se laisser entraîner dans une telle confusion qui relève du retour au chaos (indistinction des éléments).

  • Jean Vallotton vendredi, 08 novembre 2019 20:46

    Merci Serge Carrel pour cette prise de position à laquelle tout chrétien, qu'il soit évangélique (toute nuances comprises si je puis dire) ou tout simplement un chrétien basé sur l'Ecriture devrait rallier sans hésiter. Il est temps que nous prenions une position claire à cet égard. Et aussi une claire séparation Eglise-Etat est absolument nécessaire. Nous n'avons aucunement à faire le dos rond en attendant que ça passe, dixit Serge Carrel,, mais plutôt relire et mettre en pratique 1 Corinthiens 15:58: Ainsi, mes frères et sœurs bien-aimés, soyez fermes, inébranlables. Travaillez de mieux en mieux à l'œuvre du Seigneur, sachant que votre travail n'est pas sans résultat dans le Seigneur.

  • Jacques-Michel Rossel samedi, 09 novembre 2019 09:56

    C'est le moment pour chacun de nous de réaliser 2 Timothée 2. 15 "Efforce-toi de te présenter devant Dieu comme un homme éprouvé, un ouvrier qui n'a point à rougir, qui dispense droitement la Parole de la parole de la vérité".

  • Pierre-Alain Etienne samedi, 09 novembre 2019 10:28

    Merci, Monsieur Carrel, pour votre prise de position rapide et très claire ! Nos prières s'adressent au Seigneur en faveur de celles et ceux qu'IL place en autorités dans les Églises qui souhaitent poursuivre leur ministère dans l'obéissance à la Parole de Dieu ! Soyez fortifiés par l'Esprit et conduits par le Bon Berger !

  • Etienne Moret samedi, 09 novembre 2019 10:36

    La question du mariage pour tous est elle assez centrale pour qu'un désaccord signifie une rupture de communion?

  • Etienne Moret samedi, 09 novembre 2019 15:25

    Il serait aussi bon d'essayer de comprendre l'attitude de ceux avec qui nous sommes en désaccord.

    La rupture avec le discours précédent n'est pas un argument en soi. Autoriser le mariage entre blancs et gens de couleur était aussi une rupture qui est plutôt saluée aujourd'hui.

    Dans une autre domaine, le concept de création "rapide et récente" selon les récits de la Genèse n'a pas été contesté jusqu'à ce que les observations astronomiques et paléontologique ne donne des indices d'une création ancienne et lente (ce qui est encore discuté chez les évangéliques).

    Un des éléments fondamentaux que je vois dans la décision de la FEPS est l'affirmation "... (nous) ne choisissons pas notre orientation sexuelle". Cette affirmation est soutenue par des études "scientifique" qui demanderaient à être discutée, ce qui est difficile du point de vue conceptuel et politique. On passe vite pour pour un homophobe.

    On peut donc comprendre, sans l'approuver, l'attitude de la FEPS qui met plus l'accent sur l'accueil que sur la norme, sur la "science moderne" que sur l'interprétation historique des textes. Elle croit donc juste d'être à la pointe de l'accueil de tous.

    Il faudrait aussi discuter le rapport entre "... (nous) ne choisissons pas notre orientation sexuelle" et la création. Il en découlera la manière d'accompagner les homosexuels.

    Avec cela, le terme de "mariage" prends un autre sens que celui dont nous avons l'habitude et il faudra peut être inventer un autre mot pour recouvrir notre concept de "s'attacher à sa femme et devenir une seule chair".

  • Jacques Mauler, journaliste RP lundi, 11 novembre 2019 00:59

    Donner un "autre nom" au mariage, pour mieux abandonner cette institution aux pensées sacrilèges de ceux qui la molestent, la galvaudent et la détruisent? Voilà bien une attitude de défaitisme et de faiblesse ambiante. Un voeu? Que les évangélistes trouvent non seulement le courage de "condamner fermement" cette dérive, mais aussi de tirer clairement les conséquences qui s'imposent face à cette trahison de la Parole.

  • SC lundi, 11 novembre 2019 18:32

    Merci Etienne pour ta réaction.
    L'argument du mariage entre Blancs et Noirs est-il vraiment probant? Pas sûr que les évangéliques "main stream" aient désapprouvé cela bibliquement...
    Par rapport à la question de l'homosexualité et du mariage gay, le donné biblique n'est-il pas plus contraignant que tu sembles le relever? Par ailleurs, si tu as quelque peu suivi le débat dans le cadre de la FEPS, son président a proposé non seulement de mettre sur le même plan du point de vue civil mariage gay et mariage hétérosexuel, mais aussi de mettre en place une cérémonie religieuse unique pour ces deux types de couples...
    Le poids de 2000 ans de tradition chrétienne devrait à mon sens nous alerter sur un traitement du texte biblique quelque peu problématique... et une manière de faire de l'éthique un brin nouvelle...
    Au plaisir de poursuivre la discussion.
    Serge Carrel

  • Etienne Moret mardi, 12 novembre 2019 09:51

    Merci Serge pour ta réponse.
    Il ne s'agit pas pour moi d'approuver, mais d'essayer de comprendre avant de parler de rupture de communion. Question aussi de style et d'application de "Heureux les doux...".

    C'est vrai que la décision de la FEPS de se prononcée en faveur de l’ouverture du mariage civil pour tous a peu de sens sans la recommandation aux Eglises membres «d’inscrire le mariage des couples du même sexe dans leurs registres des mariages et d’élaborer la liturgie de la même façon que pour le mariage des couples hétérosexuels» qui a heureusement été supprimée. Sur certaine bases à discuter, la FEPS prends une direction qui nous dérange. C'est l'occasion de revérifier et de réaffirmer nos convictions.

    Sur le centre, à savoir que le mariage est d'abord l'union d'un homme et d'une femme donnant un cadre clair à la filiation, il me semble qu'il y a peu de débat. La question, c'est jusqu'où on élargi le spectre du possible.

    Du côté chrétien, on a d'abord admit la sexualité sans procréation, puis le divorce "à cause de la dureté de votre coeur".
    L'état de son côté admet l'union homme-femme sans mariage.
    De leur côté, les LGBTI, après avoir été réprimés et maltraités, poussent à élargir au maximum leur espace et il devient politiquement incorrect de les contredire. Il y a donc un exercice un peu difficile a vivre entre norme et accueil.

    Jusqu'où cela ira-t-il? Sur quoi faut il se battre, à l'interne et à l'externe?... Chacun le vivra avec ses convictions et ses priorités.

    Dans ce contexte, il me semble plus important d'étayer notre position (en montrant en quoi elle se différencie) plutôt que de nous accrocher à la tradition et rejeter ceux qui s'en écartent.

  • Norbert Valley mardi, 12 novembre 2019 11:35

    « Chaque génération croit avoir découvert enfin la vérité, la clef, le nœud essentiel du christianisme en se plaquant, se modelant sur l'influence dominante. Le Christianisme devient une bouteille vide que les cultures successives remplissent de n'importe quoi. (...) Ce christianisme est toujours aussi plastique à l'égard des cultures qu'il le fut à l'égard des régimes politiques. Je l'ai dit cent fois. Monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, socialiste sous le communisme. Tout se vaut. En cela aussi, le christianisme est l'inverse de ce que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ nous montre. » Jacques Ellul, la subversion du christianisme. Edition la Table Ronde
    A force de s’adapter pour rester « sympathique » et ami du pouvoir, on devient effectivement une bouteille vide. N’est-ce pas une autre manière de « vendre des indulgences ». A force de vouloir rester « dans le vent » une telle église va se faire souffler. Mais prenons garde à nous-mêmes. Avec une théologie narcissique qui martèle que Dieu ne serait là que pour nous faire du bien, certains évangéliques ne sont pas loin de cette réalité.
    Aimer tout être humain ne signifie pas devoir être d’accord avec tout le monde. Aimer c’est aussi savoir dire non et résister aux tornades idéologiques du moment.
    Merci Serge pour ta courageuse position.

  • Serge jeudi, 14 novembre 2019 07:47

    Comme modérateur de ce site, je supprime les remarques qui ne sont pas signées. Merci d'en prendre note, Fred, quand vous déposez un post. Merci de votre compréhension. Meilleurs messages.
    Serge Carrel, responsable de lafree.info

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